Judo : l'art de maîtriser ses émotions

Sur le tatami, le jdka est invité à se concentrer sur sa respiration (kokyu), sur ses sensations corporelles. Des points essentiels dans sa stratégie pour affronter son adversaire.

Par Catherine Ducruet
Publié le 31 juil. 2012 à 1h01Mis à jour le 6 août 2019 à 0h00

Tous les sports pratiqués à un haut niveau exigent une maîtrise de soi, mais les arts martiaux, notamment japonais, ont une longueur d'avance en la matière. « En effet, quand les samouraï allaient au combat, c'était avec la perspective de la mort », explique Patrick Roux, head coach de l'équipe britannique pour les Jeux Olympiques de Londres, ancien champion d'Europe et du monde dans les années 1980. « La dimension mentale de l'entraînement a donc été théorisée dès les XVIe et XVIIe siècles. Si, aujourd'hui, l'enjeu est moins existentiel, monter sur le tatami pour combattre devant 10.000 spectateurs a de quoi faire perdre leurs moyens aux jdkas s'ils ne s'y sont pas entraînés », poursuit-il. La préparation mentale est donc indispensable même si, dans certaines écoles actuelles, elle est un peu oubliée. Voire taboue : dans une culture de combat, on ne peut pas avoir de faiblesses.

Le respect du rituel de salutation du tatami qui précède le combat a d'ailleurs pour but d'inciter le jdka à faire « retour sur soi », à se concentrer sur sa respiration (kokyu) sur ses sensations corporelles. « Il doit mettre son esprit en ligne avec ses gestes, explique l'entraîneur. S'il n'utilise pendant le combat que sa force physique, il va gaspiller de l'énergie, ses mouvements ne seront pas fluides et ne se coordonneront pas à ceux de son partenaire.Et il trouvera toujours plus fort que lui. » C'est pourquoi au Japon, où la dimension mentale reste essentielle, il n'y a pas de catégories par poids.

Le combat de jd se présente comme la succession d'une quinzaine d'assauts brefs (de 2 à 30 secondes) et intenses alternant avec de courts arrêts (de 5 à 10 secondes). Il est difficile pour l'athlète de rester performant pendant les 7 à 10 minutes de combat. À chaque reprise, il doit se focaliser sur un but précis, au lieu de se dire par exemple « plus que 30 secondes et j'ai gagné » ou « si je perds maintenant, c'est fini » et essayer de se calmer.

« Chacun des micro-arrêts doit être mis à profit pour se relâcher un peu mais en même temps il doit rester offensif », explique Patrick Roux. Toute la difficulté est là. Une récente étude menée sur un groupe de jdkas comparés à des pratiquants d'autres sports a pourtant mis en évidence une capacité plus prononcée chez les premiers à gouverner leurs émotions.

Comment s'y prennent-ils ? Cette même étude qui classe les comportements de gestion du stress en 3 catégories (par l'émotion, par l'évitement et par l'action) observe que les jdkas privilégient l'action. Chez le sportif de haut niveau, le geste est, en effet, automatique et il peut être précédé de rituels (comme par exemple resserrer sa ceinture). Mais cela ne suffit pas forcément à éviter les pensées parasites. « Les thérapies cognitives et comportementales classiques essayent d'agir sur le contenu des pensées, d'apprendre aux athlètes à avoir des pensées ''positives'' (''bien sûr, je peux gagner'',''mon adversaire a aussi ses faiblesses'', etc.) », explique Jean Fournier, chercheur en psychologie du sport à l'Institut national du sport, de l'expertise et de la performance (Insep).

Pleine conscience
Mais, convertir ses pensées « négatives » en pensées positives mobilise une énergie mentale qui distrait le jdka du combat. « On se trompe d'adversaire, note Jean Fournier. D'où l'intérêt des approches basées sur la méthode dite de ''la pleine conscience'' qui visent davantage à changer les comportements que les pensées. »

Les psychologues de l'Insep ont donc mis au point une méthode basée sur la technique de la pleine conscience et l'ont testée avec succès dans différents sports dont le jd.

De quoi s'agit-il ? Les sportifs apprennent d'abord à reconnaître le point d'attention le plus efficace pour eux (la stratégie dans le cas du jd de haut niveau). Puis on les amène à prendre conscience de leurs émotions, sensations, pensées. « Et à les accepter - c'est le point essentiel, insiste Jean Fournier, au lieu de chercher à les transformer. » Le jdka va donc « faire avec » et néanmoins agir. Pour cela, il va s'appuyer sur les points de concentration identifiés antérieurement, c'est-à-dire la stratégie : Est-ce que j'attaque d'emblée ? Est-ce que je le fatigue d'abord ? Est-ce que je guette un placement favorable de ses pieds pour tenter de le déséquilibrer ?

Cette approche est transposable à beaucoup de situations de la vie quotidienne. « Quand on a développé une telle compétence, on sait que même dans une situation difficile à fort enjeu (un concours, un entretien d'embauche, une négociation délicate, etc.), on ne perdra pas tous ses moyens », conclut Patrick Roux.

CATHERINE DUCRUET

https://www.lesechos.fr/2012/07/judo-lart-de-maitriser-ses-emotions-1094286